Décision de réserve
[aus einem Interview mit Éric Alliez mit der Überschrift "Vivre chaud et penser froid"]
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Éric Alliez - Depuis la parution de La Critique de la raison cyniques (1983) et du Penseur sur scène, sous-titré Le Matérialisme de Nietzsche (1986), qui est un commentaire de La naissance de la tragédie, deux de tes ouvrages traduits en français, tu as pu être perçu comme le seul philosophe allemand susceptible de reprendre à son compte l’affirmation de Foucault se déclarant « simplement nietzschéen »... je souhaiterais donc que tu précises le sens de cette lecture de Nietzsche, en développant si possible : le privilège que tu sembles accorder au jeune philosophe de La naissance de la tragédie au détriment du penseur de la « volonté de puissance » ; ton rapport (pas simple...) à l’interprétation heideggerienne ; et enfin, et surtout ce que tu entends par « matérialisme dionysiaque » : de quelle espèce de matérialisme supérieur s’agit-il, comment cette notion spécifie-t-elle la catégorie générale du vitalisme si Nietzsche est bien à tes yeux, par excellence, le philosophe de la vie ?
P. Sloterdijk: "Simplement nietzschéen" - c’est un mot qui me ferait rêver de toute façon, même sans savoir qui l’a prononcé. C’est pour moi une évidence que l’événement Nietzsche a été ce tremblement de terre, cette commotion cérébrale qui ont bouleversé toute la tradition intellectuelle de la vieille Europe. Dans Ecce homo, on trouve des traces très explicites de la conscience épochale qu’avait Nietzsche des effets lointains dont il était porteur - je pense surtout au pronunciamento fameux : « On vit avant moi ou après moi. » Ce qui sonne comme le monologue intérieur d’un messie occupé à la réforme du calendrier rendue nécessaire par son apparition. Si l’on cherchait un exemple prouvant que la mégalomanie et la sobriété peuvent coïncider - c’est bien celui-ci.
Car il faut bien l’avouer, pour nous, c’est un constat : nous vivons effectivement après Nietzsche. On retiendra l’idée que cette coïncidence du mégalomane et du sobre est la philosophie même. Le philosophe est cet être humain grandiloquent auquel il arrive que la grandeur des idées qu’il formule dépasse sa grandiloquence. En termes aristotéliciens, il est le zoon logon (megalon) echon. Il serait bien sûr possible de remplacer le terme de « grandeur » par des expressions moins choquantes : substantialité, efficacité, pertinence, validité, précision, créativité, puissance, opérativité. Mais quelle que soit l’expression choisie, nous admettons dans tous les cas qu’existent des êtres pensants à travers lesquels il « se passe » quelque chose qui affecte l’état de la réalité en tant que telle.
Ce qui revient à poser que la pensée véritable est une production. Par parenthèses, il me semble ici nécessaire de se poser la question suivante : si la mégalomanie philosophique est une réalité, ne serait-il pas tout à fait raisonnable de concevoir l’existence parallèle d’une mégalodépression spécifiquement philosophique ? Est-ce à dire que la pensée de notre siècle n’aura été, dans une très large mesure, que le drame de l’interpathologie des idées et des penseurs ? L’interfolie - un concept à reprendre.
Alors, « simplement nietzschéen », qu’est-ce que ça peut signifier dans les conditions de la réflexion contemporaine ? Commençons par constater que la formule est d’abord un énoncé chronologique qui dit que nous nous situons dans un temps « après » quelqu’un - tout à fait dans le sens du titre d’un livre célèbre de Giorgio Colli, Dopo Nietzsche. On sait que les sciences sociales et la philosophie contemporaine ont pris l’habitude de se dater dans une période d’après un maître - on se rappelle l’après-Freud de Pontalis ;l’après-Saussure des structuralistes ; l’après-Foucault des nouveaux généalogues et archivistes ; l’après-Braudel des psychohistoriens et, plus récemment, l’après-Luhmann (en Allemagne au moins) des analystes des systèmes et sous-systèmes sociaux.
Mais on ne peut pas en rester à ce seul constat - que la pensée moderne est marquée par son historicité et que les noms propres des grands auteurs nous servent comme points de repère dans les flux chaotiques des discours. Il faut aller plus loin et interroger le contenu et la méthode d’une réflexion radicalement contemporaine. D’où les questions suivantes : Qu’est-ce que c’est que la pensée si on pense « après Nietzsche » ? Et comment pense-t-on si on pense dans la mouvance et à l’horizon de la pensée nietzschéenne ?
La réponse à la première de ces questions doit indiquer pourquoi cette pensée se trouve au centre de la civilisation moderne. Car, après Nietzsche, on pense (la plupart du temps sans s’en rendre compte) les conditions de la possibilité et les conditions de la réalité de la Vie. On cherche à comprendre comment la vie, une vie, nos vies (et nos pensées de ces vies) sont possibles - et parmi les réponses données à cette question, il en ait une qui a un rapport à la philosophie. (Définissons, pour l’instant, la philosophie comme cette agence de la sagesse dont la tâche est de gérer la question de la vérité au sein d’une civilisation avancée.) La réponse consiste à avancer que la vie, une vie, notre vie commune est possible du fait que les êtres humains sont doués d’un sens de la vérité.
Ce sixième sens leur permet de mener avec plus ou moins de succès une vie et de s’inscrire dans une évolution : primo parce qu’il leur fournit les moyens de l’adaptation à un environnement donné (adéquation de l’intellect aux choses), et secundo parce qu’il leur inspire le respect des règles qui constituent la religion de la tribu (adéquation du comportement avec la loi « divine »). C’est aussi pourquoi, après Nietzsche ,la théorie de la vérité' - l’ancienne discipline royale dela philosophie - se transforme en élément d’une réflexion métabiologique élargie. (Ici encore il est tentant de faire usage du schéma de la dé-définition : la vie et sa théorie sont des choses trop importantes pour les abandonner aux seuls biologistes.)
Dans mes travaux les plus récents, j’ai entrepris d’intégrer la psychanalyse, l’histoire des idées et des images, la systémique, la sociologie, la théorie de l’urbanisme, etc., dans un métaparadigme que j’appelle Immunologie Générale, ou encore Théorie des Sphères. Si l’on considère la nouvelle définition de la vie (d’une vie) donnée par les immunologues de cette fin de siècle, selon laquelle la vie, une vie, c’est la phase-à-succès d’un système immunitaire, on saisit immédiatement l’intérêt de ces études pour une reformulation nietzschéenne de la question de la vérité. Dans la perspective de la métabiologie philosophique, nietzschéenne ou postnietzschéenne, « la vérité » est comprise comme une fonction des systèmes vitaux qui sert à leur orientation dans le « monde » et à leur autoprogrammation culturelle, motivationnelle, communicationnelle. À ce niveau, on a à faire à un Nietzsche philosophe-biologiste, auteur de la phrase célèbre : la vérité est le genre de mensonge sans lequel l’être humain est incapable de subsister.
Avec ma terminologie, on dirait que les vérités (que j’appellerai du premier ordre) sont des systèmes immunitaires symboliques. Les vies sont condamnées à un effort permanent visant à dresser leurs boucliers morpho-immunitaires contre les invasions microbiologiques et les lésions sémantiques (nous disons : les expériences) auxquelles elles sont exposées. Or je pense que cette manière de considérer les systèmes d’opinions des individus a des implications morales d’une portée considérable. Elle enseigne non pas un devoir mais, avec la suspension du jugement et le respect radical des besoins de l’autre, une décision de réserve. Dans la société postconsensuelle, je tiens ce genre d’éthique pour indispensable.
Le plus intéressant pour soi
[aus einem Interview mit Elisabeth Lévy]
Il est effrayant de voir avec quelle facilité la sentimentalité, le ressentiment et le bellicisme peuvent envahir la Maison-Blanche. L'invraisemblance de la forme de vie démocratique est beaucoup plus palpable quand on vit aux Etats-Unis, parce que l'hétérogénéité de la société y est telle que, sans un délire partageable, la société se dissoudrait d'un instant à l'autre. Et il faut renouer le prétendu contrat social à chaque instant. C'est parce qu'ils ont appris à publier toute leur personnalité qu'il est si plaisant de parler avec des Américains, alors que nous, à l'image des aristocrates d'autrefois, nous celons nos secrets de famille. L'arrière-pensée est une spécificité européenne. Ici, on fait la conversation, mais on garde toujours le plus intéressant pour soi.
Analytische Vorsicht
[Auszug aus Philosophie -> Prolegomenon zu Fichte "Analytische oder dekonstruktive Vorsicht" ist ein Hauptmerkmal von Sloterdijks Schriften.]
Dass die Philosophie etwas sei, was ohne eine Erweckung des ganzen Menschen zu ihr ein unfruchtbares Unternehmen bleibe: Es gibt unter den Philosophen der Neuzeit - von Martin Heidegger abgesehen - keinen, der mit solchem Umgestüm und in solcher Grundsatz-Tiefe diese Einsicht gelehrt hätte wie Johann Gottlieb Fichte. Nach ihm gelangt niemand in den Brennpunkt des wesentlichen Denkens, der nicht in einem existenzverwandelnden Umschwung sich von seinem bisherigen Glauben an die Übermacht der Dinge vor ihm und außer ihm losgerissen hätte. Du musst dein Leben ändern: dies ist der cantus firmus allen Denkens im Zeichen der modernen Freiheitsidee. Sich ändern aber heißt vor allem: darauf verzichten, sich durch die Umstände zu erklären.
Fichte hat vorgemacht, was es heißt, im bürgerlichen Zeitalter ein Lehrer des Idealismus zu sein. In seinen Reden und Schriften entfaltet sich, wortgewaltig, unterscheidungsmächtig und mit fanatischer Loyalität gegenüber einem steilen Grundgedanken, die neue Lehre von der allesverwandelnden Würde der Subjektivität. In der Macht ihres Vortrags illustriert Fichtes Doktrin die Tateinheit von Analyse und Appell, von Argument und Initiation. Als Logiker war Fichte immer auch Psychagoge, als Theoretiker immer auch Agitator und Exerzitienmeister. Der Schöpfer der Wissenschaftslehre hinterließ der Nachwelt den irritierenden Impuls eines argumentativen Prophetismus; er schuf damit das grelle Gegenbild zu jenem lethargischen oder sportlichen Rechnen mit Problembeständen, das seit dem 19. Jahrhundert untrennbar ist von dem entgeisterten Betrieb der hohen Schulen.
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Im Rückblick auf das Zeitalter der großen moralischen Politik erkennen wir freilich, wie solche hochgespannten Hoffnungen die Menschheit in einen gewaltträchtigen Zyklus von Enthusiasmen und Desillusionierungen hineingerissen haben. Es hat den Anschein, als seien wir nach alledem nicht zur Freiheit verdammt, sondern zur Abklärung unserer Illusionen über die Reichweite von Freiheitsträumen. Wenn sich unsere Zeit - zu recht oder zu unrecht - vielerorts als eine Epoche nach-metaphysischen Denkens beschreibt, dann nicht zuletzt deswegen, weil wir im Andenken an den zweihundertjährigen Prozess heroischer Freiheitsphilosophien irre geworden sind an der moralprophetischen Kompetenz gewaltbereiter Meisterdenker. Gewiss: es wäre übertrieben, den großen Philosophen die Schuld an den Debakeln der Moderne aufzubürden. Dennoch soll geprüft werden, was wahr ist an dem Verdacht gegen alle Großdenkerei, der mit der These auftritt: wer in der technischen Epoche Illusionen sät, wird Weltkriege ernten.
Die Geschichte des ideologischen Zeitalters war in der Tat eine Ernüchterungs- Schule: Das manische Privileg der großen Geschichtsphilosophie, die Weltbewegung allein am Kompass von Vernunft und Freiheit orientieren zu wollen, hat sich an der Macht der Umstände gebrochen. Darum muss eine erneuerte analytische oder dekonstruktive Vorsicht, gleich ob sie psychologische oder zeichenkritische Wege verfolgt, ihre Folgerungen ziehen aus dem Scheitern jener Ideologien, die als weltmächtig gewordene Enthusiasmen in die Unheilsgeschichte der Moderne verwickelt sind. Diese teuer erkaufte Skepsis - man könnte sie post-illusionistisch nennen - darf rechtens auch Fichtes Werk und Ruf umgreifen, denn er ist der wirkliche Urheber des erhabenen Trugschlusses, dass das Leben der menschlichen Gattung nach einem festen Plane vorrücke, der sicher erreicht werden wird, weil er erreicht werden muss und soll.