Edgar Morin

La nature de la nature

[Auszug aus La Méthode, Tome 1, Éditions du Seuil, 1977, S. 11]

Nous savons depuis d'un demi-siècle que ni l'observation microphysique, ni l'observation cosmo-physique ne peuvent être détachées de leur observateur. Les plus grands progrès des sciences contemporaines se sont effectués en réintégrant l'observateur dans l'observation. Ce que est logiquement nécessaire: tout concept renvoie non seulement à l'objet conçu, mais au sujet concepteur. Nous retrouvons l'évidence qu'avait dégagée il y a deux siècles le philosophe-évêque: il n'existe pas de "corps non pensés"  ["L'esprit, ne prenant pas garde à lui-même, s'illusionne et pense qu'il peut concevoir et qu'il conçoit effectivement des corps existants non pensès ou hors de l'esprit, quoiqu'en même temps ils soient saisis et existent en lui", Berkeley, A treatise concerning the principles of human knowledge].  Or l'observateur qui observe, l'esprit qui pense et conçoit, sont eux-mêmes indissociables d'une culture, donc d'une société hic et nunc. Toute connaissance, même la plus physique, subit une détermination sociologique. Il y a dans toute science, même la plus physique, une dimension anthropo-sociale. Du coup, la réalité anthropo-sociale se projette et s'inscrit au coeur même de la science physique.

Tout cela est évident. Mais c'est une évidence qui demeure isolée, entourée d'un cordon sanitaire. Nulle science n'a voulu connaître la catégorie la plus objective de la connaissance: celle du sujet connaissant. Nulle science naturelle n'a voulu connaître son origine culturell. Nulle science physique n'a voulu connaître sa nature humaine. La grande coupure entre les sciences de la nature es les sciences de l'homme occulte à la fois la réalité physique des secondes, la réalité sociale des premières. Nous nous heurtons à la toute-puissance d'un principe de disjonction: il condamne les sciences humaines à l'inconsistance extra-physique, et il condamne les sciences naturelles à l'inconscience de leur réalité sociale. Comme le dit très justement von Foerster, "l'existence de sciences dites sociales indique le refus de permettre aux autres sciences d'être sociales" (j'ajoute: et de permettre aux sciences sociales d'être physiques)... (von Foerster, 1974)

Or toute réalité anthropo-sociale relève, d'une certaine façon (laquelle?), de la science physique, mais toute science physique relève, d'une certaine façon (laquelle?), de la réalité anthropo-sociale.

Dès lors, nous découvrons que l'implication mutuelle entre ces termes se boucle en une relation circulaire qu'il faut élucider:

physique -------> biologie  ----------> anthropo-sociologie
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---<-----------------------<---------------<

Mais, du même coup, nous voyons que l'élucidation d'une telle relation se heurte à une triple impossibilité:

1. Le circuit

physique-biologie-anthropo-sociologie
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envahit tout le champ de la connaissance et exige un impossible savoir encyclopédique.

2. La constitution d'une relation, là où il y avait disjonction, pose un problème doublement insondable: celui de l'origine et de la nature du principe qui nous enjoint d'isoler et de séparer pour connaître, celui de la possibilité d'un autre principe capable de relier l'isolé et le séparé.

3. Le charactère de la relation

physique ---> anthropo-sociologie
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---<-------<----------<

prend figure de cercle vicieux, c'est-à-dire d'absurdité logique, puisque la connaissance physique dépend de la connaissance anthropo-sociologique, laquelle dépend de la connaissance physique, et ainsi de suite, à l'infini. Nous avons là non pas une rampe de lancement, mais un cycle infernal.

Nous nous heurtons donc, après ce premier tour de piste, à un triple mur: le mur encyclopédique, le mur épistémologique, le mur logique. En ces termes, la mission que j'ai cru devoir m'assigner est impossible. Il faut y renoncer.

L'école du Deuil

C'est precisement ce renoncement que nous enseigne l'Université. L'école de la Recherche est une école du Deuil.

Tout néophyte entrant dans la Recherche se voit imposer le renoncement majeur à la connaissance. On le convainc que l'époque des Pic de la Mirandole est révolue depuis trois siècles, qu'il est désormais impossible de se constituer une vision et de l'homme et du monde.

On lui démontre que l'accroissement informationnel et l'hétérogénéisation du savoir dépassent toute possibilité d'engrammation et de traitement par le cerveau. On lui assure qu'il faut non le déplorer, mais s'en féliciter. Il devra donc consacrer toute son intelligence à accroître ce savoir-là. On l'intègre dans une équipe spécialisée, et dans cette expression c'est "spécialisé" et non "équipe" qui est le terme fort.

Désormais spécialiste, le chercheur se voit offrir la possession exclusive d'un fragment du puzzle dont la vision globale doit échapper à tous et à chacun. Le voila devenu un vrai chercher scientifique, qui oeuvre en fonction de cette idée motrice: le savoir est produit non pour être articulé et pensé, mais pour être capitalisé et utilisé de façon anonyme.

Les questions fondamentales sont renvoyées come question générales, c'est-à-dire vagues, abstraites, non opérationelles. La question originelle que la science arracha à la religion et à la philosophie pour l'endosser, la question qui justifia son ambition de science: "Qu'est-ce que l'homme, qu'est-ce que le monde, que est-ce que l'homme dans le monde?", la science la renvoie aujourd'hui à la philosophie, toujours incompétente à ses yeux pour éthylisme spéculatif, elle la renvoie à la religion, toujours illusoire à ses yeux pour mythomanie invétérée. Elle abandonne toute question fondamentale aux non-savants, a priori disqualifiés. Elle tolère seulement qu'à l'âge de la retraite, ses grands dignitaires prennent quelque hauteur méditative, ce dont se gausseront, sous les cornues, les jeunes blouses blanches. Il n'est pas possible de faire communiquer ses connaissances avec sa vie. Telle est la grande leçon, qui descend du Collège de France aux collèges de France.

Le Deuil est-il nécessaire? L'Institution l'affirme, le proclame. C'est grâce à la méthode qui isole, sépare, disjoint, réduit à l'unité, mesure, que la science a découvert la cellule, la molécule, l'atome, la particule, les galaxies, les quasars, les pulsars, la gravitation, l'électro-magnétisme, le quantum d'énergie, qu'elle a appris à interpréter les pierres, les sédiments, les fossiles, les os, les écritures inconnues, y compris l'écriture inscrite sur ADN. Pourtant, les structures de ces savoir sont dissociées les unes des autres. Physique et biologie ne communiquent aujourd'hui que par quelques isthmes. La physique n'arrive même plus à communiquer avec elle-même: la science-reine est disloquée entre micro-physique, cosmo-physique et notre entre-deux encore apparemment soumis à la physique classique. Le continent anthropologique a dérivé, devenant une Australie. En son sein la triade constitutive du concept d'homme individu-espèce-societé est elle-même totalement disjointe, comme nous l'avons vu (Morin, 1973) et le reverrons. L'homme s'émiette: il en rest ici une main-à-outil, là une langue-qui-parle, ailleurs un sexe éclaboussant un peu de cerveau. L'idée d'homme est d'autant plus éliminable qu'elle est minable: l'homme des sciences humaines est un spectre supra-physique et supra-biologique. Comme l'homme, le monde est disloqué entre les sciences, émieté entre les disciplines, pulvérisé en informations.

Aujourd'hui, nous ne pouvons échapper à la question: la nécessaire décomposition analytique doit-elle se payer par la décomposition des êtres et des choses dans une atomisation généralisée? Le nécessaire isolement de l'objet doit-il se payer par la disjonction et l'incommunicabilité entre ce qui est séparé? La spécialisation fonctionelle doit-elle se payer par une parcellarisation absurde. Est-il nécessaire que la connaissance se disloque en mille savoirs ignares?

Or, que signifie cette question, sinon que la science doit perdre son respect pour la science et que la science doit interroger la science? Encore un problème que, apparemment, ajoute à l'énormité des problèmes que nous contraint à renoncer. Mais c'est précisément ce problème que nous empêche de renoncer à notre problème.

Comment, en effet, céder à l'ukase d'une science où nous venons de découvrir une gigantesque tache aveugle? Ne faut-il pas penser plutôt que cette science souffre d'insuffisance et de mutilation?

Mais alors, qu'est-ce que la science? Ici, nous devons nous rendre compte que cette question n'a pas de réponse scientifique: la science ne se connaît pas scientifiquement et n'a aucun moyen de se connaître scientifiquement. Il y a une méthode scientifique pour considérer et contrôler les objets de la science. Mais il n'y a pas de méthode scientifique pout considérer la science comme objet de science et encore moins le scientifique comme sujet de cet objet. Il y a des tribunaux épistémologiques que, a posteriori et de l'extérieur, prétendent juger et jauger les théories scientifiques; il y a des tribunaux philosophiques où la science est condamné par défaut. Il n'y a pas de science de la science. On peut même dire que toute la méthodologie scientifique, entièrement vouée à l'expulsion du sujet et de la réflexivité, entretient cette occultation sur elle-même. "Science sans conscience n'est que ruine de l'âme", disait Rabelais. La conscience qui manque ici n'est pas la conscience morale, c'est la conscience tout court, c'est-à-dire l'aptitude à se concevoir soi-même. D'où ces incroyables carences: comment se fait-il que la science demeure incapable de se concevoir comme praxis sociale? Comment est-elle incapable, non seulement de contrôler, mais de concevoir son pouvoir de manipulation et sa manipulation par les pouvoirs? Comment de fait-il que les scientifiques soient incapables de concevoir le lien entre la recherche "désinteressée" et la recherches de l'intérêt? Pourquoi sont-ils aussi totalement incapables d'examiner en termes scientifiques la relation entre savoir et pouvoir?